Vive la gratuité !
Auteur : Jean-Louis Sagot-Duvauroux
Editeur : Le Monde diplomatique
Année : Juillet 2006 - N°628
"Notre temps n'échappe pas à l'obnubilation marchande. Selon le discours dominant, il faudrait, par raison et par vertu, que nous consacrions davantage de temps au travail. Nous nous laissons prendre. Nous acceptons même parfois de recouvrir notre activité de terminologies obscènes : "apprendre à se vendre", "valoir 300 K euros par an". Mais, quand on y fait porter le rayon de la gratuité, tout s'éclaire assez différemment. "Temps de travail" peut aussi dire "temps vendu", marchandise soumise au bon vouloir de l'acheteur. Le contraire du temps gratuit, à soi, ouvert à la libre activité. D'un côté, l'instrument ; de l'autre, la liberté. Certes, on peut s'épanouir aussi dans le temps vendu, mais c'est par une coïncidence qui toujours excède le contrat salarial, supplément inaliénable, gratuit et d'ailleurs aléatoire à ce qu'exige de nous la subordination salariale. Supplément menacé. De contrat nouvelles embauches (CNE) en délocalisation, de flexibilité en sous-emploi chronique, une pression très puissante nous invite à nous vider de notre autonomie biographique et à y substituer une subjectivité toujours plus soumise aux objectifs de l'entreprise. Quel sens voulons-nous donner à notre temps, à notre vie ? Quelle part sommes-nous prêts à vendre ? De quelle autre voulons-nous préserver la gratuité sans prix ?"
Note : 11/10
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