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tony duvert

  • Tony Duvert_District_Fata Morgana_1978

    FENÊTRE

     

    Après quelques années, la peinture blanche du plafond est encrassée (radiateurs, tabac). Les murs sont décorés d’objets minables qui, accumulés sans raison, n’attirent pas le regard. Etre assis, être à table, se coucher, autant de corvées, de fatigues que même le sommeil ne répare plus.

    Le sol est usé : les passages, les chutes d’objets, la poussière, les taches, les nettoyages. On met, on retire, on entretient des vêtements qui ne sont ceux de personne. Tout exprime que l’on n’est pas vivant. Une habitation ? Non, un refuge, un coin d’ombre, réduit aux dimensions admises, où l’on est comme un poisson dans son aquarium, dans sa boule de verre tapissée de graviers multicolores, où il tourne cent fois par minute.

    On sort du lit, on est glacé par le matin ; on s’approche, nu, voûté, du meuble où on a déposé les vêtements qu’on porte chaque jour. On ne les regarde pas, on est trop pressé d’être dedans, enfermé, réchauffé, prisonnier.

    Chaussé, cravaté, vaguement lavé pour les parties de peau qu’on laisse découvertes, on se redresse.

    On examine les murs, le plafond, les meubles ; on sent la nullité de tout cela, et on se sait pareil. On n’est plus fait de chair, on n’est qu’une masse douloureuse et lourde qui écrase un vague bâti d’os fragiles. Le temps d’un geste, on se retient d’ouvrir la porte et de partir. On se rappelle qu’on travaille huit heures, dort huit heures, attend huit heures chaque jour. On surveille l’heure. On est en avance, évidemment. On a le temps de s’asseoir au bord du lit, de sortir des cigarettes, d’en fumer une doucement. On pense aux gestes qu’on fera après pour descendre et aller travailler – en bas, là-bas, d’abord le métro, sous la rue, sous les autres, avec eux. On fume. L’aiguille des minutes tourne.

    Ensuite, avant de quitter la pièce, on jette un coup d’œil vers la fenêtre. Avec un peu d’amertume, mais sans jamais trop croire à ce qu’on voit, on vérifie, comme chaque jour, qu’il n’y a rien dehors non plus.

  • Gilles Sebhan_Tony Duvert, L'enfant silencieux_Denoël_2010

    "La ronde de nuit. Surveiller et punir. La famille en maton, la famille tortionnaire qui aime prendre son petit en flagrant délit pour mieux en jouir. Est-ce dans les livres de Tony ou dans son enfance, est-ce le reflet déformé et hideux d'un souvenir. C'est une mère qui attend que son fils rentre, qu'il se prenne les pieds dans le tapis, qu'il soit surpris par la lumière électrique comme un voleur, qu'il soit agoni d''injures, qu'on le frappe comme un chien, que le père soit convoqué pour une séance de glapissement et de chantage à l'émotion, à la maternité, à la souffrance du sein, et qu'il soit invité à cogner pour le compte de madame, à démolir sa merde de fils, à le régaler de coups de ceinturon pour le mettre au pied de sa madone de mère, encore trop bonne de s'être relevée pour lui faire donner une raclée, que ça lui apprenne à rentrer à l'heure, et pas quand ça lui chante, à ce morveux, à ce pervers, aucun de ses frères n'a fait ça, aucun, c'est lui le monstre, le dégueulasse, l'anormal qui doit se faire soigner, qu'on doit opérer, le maboule qu'on ne va plus quitter des yeux, c'est lui la petite ordure, lui qui viole les grands garçons, qu'on renvoie de la belle école trop propre pour son vice, lui qui fait honte à ses parents et qui s'appelle salaud salopiot saloperie. Voilà les cris qui se répercutent à l'infini dans le crâne de Tony. Vingt ans, trente ans après, une mère qui n'a peut-être existé qu'en cauchemar continue de lui hurler son dégoût à la gueule."